200 mots pour changer la France. Ségolène Royal répond aux questions politiques et personnelles de Marie-Françoise Colombani, éditorialiste à Elle.
Extrait :
ABANDONNER
Conseillère à l’Elysée à vingt-sept ans, députée à trente-cinq ans, ministre à trente-huit ans, qui ou quoi aurait pu vous faire abandonner la politique en cours de route ?
Sans hésiter, un enfant malade ou avec de lourds problèmes et dont il aurait fallu s’occuper à plein temps. Devant la maladie grave ou le handicap, tout devient plus difficile.
ACTEUR
Vous dites souvent que chacun doit être « acteur de sa propre vie ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Cela part d’un constat : la plus grande injustice, aujourd’hui, est entre ceux qui subissent leur vie (un travail qui ne paie pas, un chômage qui n’en finit pas, un RMI dont on ne sort pas, un logement que l’on ne peut pas quitter, une école pour ses enfants que l’on ne peut pas choisir...) et ceux qui ont les moyens de leur liberté, qui ont une marge de manœuvres.
Cela veut dire que le but, ce n’est pas l’assistanat, qui humilie et décourage, mais la responsabilité individuelle, le pouvoir de conduire sa vie, de faire ses propres choix, donc de répondre de ses actes. Pour que cette possibilité ne reste pas le privilège de quelques-uns - ceux qui ont la sécurité financière, ceux qui ont les relations -, mais devienne le droit effectif de tous, même de ceux qui ont un accident de parcours, il faut lier solidement la responsabilité personnelle et les solidarités collectives. Il faut des filets de sécurité qui permettent de garder ou de reprendre le contrôle de sa vie. La responsabilité sans la solidarité, c’est la société du chacun pour soi, c’est la loi du plus fort, du plus riche ; c’est cette idéologie qui veut que les pauvres soient coupables de leur pauvreté et qui se désintéresse des conditions qui permettent à chacun d’être vraiment responsable de lui-même. Et la solidarité sans la responsabilité, c’est l’assistanat, c’est-à-dire une façon d’aider qui n’aide pas à maîtriser le cours de sa vie mais, au contraire, enfonce dans la dépendance
et la passivité. Ce n’est pas une solidarité vraie. Moi, je refuse avec autant de force l’abandon et le laxisme qui, l’un comme l’autre, privent les individus de leur dignité, de leur liberté, de leur capacité d’initiative.
ADOPTION
Aujourd’hui, en France, un célibataire peut adopter un enfant mais pas un couple concubin. Trouvez-vous cette loi juste ?
Lorsque j’ai réformé la loi sur l’autorité parentale, j’ai insisté sur l’égale responsabilité des deux parents quel que soit le statut de leur couple (marié, concubin, divorcé ou séparé). Or que se passe-t-il aujourd’hui quand deux personnes qui vivent ensemble sans être mariées veulent adopter ? Seule l’une d’entre elles peut entreprendre les démarches, comme
si elle était célibataire, et sera donc juridiquement reconnue comme parent unique. C’est d’autant plus ridicule que, par ailleurs, la loi reconnaît le concubinage et le PACS et qu’elle ouvre le droit à la procréation médicalement assistée à un couple de concubins vivant ensemble depuis plus de deux ans. De plus, le droit français a établi une complète égalité entre les enfants nés dans le mariage et ceux issus d’une union libre. Empêcher un couple de concubins d’adopter est donc discriminatoire, décalé par rapport à l’évolution des familles et nullement conforme à l’intérêt des enfants. Une fois encore, la société est en avance sur les lois et les pratiques administratives.
Aux Pays-Bas, un couple homosexuel peut adopter un enfant. Au Danemark, un homosexuel a le droit d’adopter l’enfant adopté de son partenaire. En Angleterre, un couple d’homosexuels peut exercer l’autorité parentale. Quelle est votre position sur ces questions ?
J’ai toujours considéré que la responsabilité éducative qui incombe aux parents est distincte de leur choix de vie personnel, qu’ils soient mariés ou non,
qu’ils vivent ensemble ou séparément et qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels. C’est pourquoi, lorsque j’étais ministre de la Famille, j’ai considéré l’Association des parents gays et lesbiens comme un partenaire au même titre que les autres associations
familiales. La loi sur l’autorité parentale votée sur ma proposition s’applique aux parents de même sexe comme aux autres. Je crois qu’une politique familiale juste et efficace suppose des principes clairs et des règles qui s’appliquent à tous. Ces principes, pour moi, sont l’égalité des droits et des devoirs des parents, le refus de toute discrimination et l’intérêt de l’enfant. Cela fait partie de ce que j’appelle la république du respect. Comme vous le disiez, en effet, un grand nombre de pays européens reconnaissent une possibilité de parentalité partagée par des parents du même sexe (notamment en Allemagne, en Angleterre, aux Pays-Bas, en Norvège, au Danemark, en Finlande...) et la possibilité d’adopter pour un couple homosexuel (en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, en Scandinavie...). En France, quelques décisions d’adoption simple mais pas plénière ont été rendues pour des couples homosexuels, mais les jugements varient selon les juridictions. Ainsi, certains préjugés ont reculé et les mentalités continuent à évoluer, même s’il reste encore du chemin à parcourir. De nos jours, une majorité de Français acceptent l’idée du mariage homosexuel. Ils sont, en revanche, un peu plus réticents sur l’adoption. Il faut continuer à convaincre car l’orientation sexuelle est sans lien avec les capacités parentales.
AIDES PUBLIQUES
Dans votre Région, le Poitou-Charentes, vous attribuez des aides publiques aux entreprises qui s’engagent à ne pas licencier ou délocaliser quand elles font des bénéfices. Est-ce possible d’étendre cette mesure au niveau national ?
Lorsque Hewlett Packard a annoncé, en 2005, 1 400 licenciements dans ses usines françaises, le gouvernement a promis qu’on allait voir ce qu’on allait voir. A l’entendre, le « patriotisme économique » exigeait que l’entreprise rembourse les aides publiques qu’elle avait perçues, notamment des collectivités territoriales. Mais ces aides avaient été consommées et nulle clause ne prévoyait leur restitution en cas de licenciements alors que l’entreprise faisait des profits. Le Premier ministre agitait son sabre de bois, il aurait mieux valu poser à temps des conditions claires. Personne n’y avait pensé. Hewlett Packard a licencié, n’a pas rendu un centime et je crois me souvenir qu’en prime on s’est aperçu que 600 millions d’euros avaient échappé au fisc français du fait de pratiques dites d’optimisation fiscale - d’évasion fiscale, en langage clair - particulièrement au point. Un gachis social, économique et financier sans aucune contrepartie... Moi, dans la Région Poitou-Charentes, j’ai instauré, en même temps que la création d’un fonds d’aide à l’innovation, ce que j’appelle un « bon deal ». Des subventions publiques sont débloquées rapidement pour accompagner les entreprises qui prennent le risque de développer des produits ou des procédés nouveaux. En échange, celles-ci s’engagent à ne pas licencier ou délocaliser si elles font des profits, à ne pas porter atteinte à leur environnement, et à promouvoir l’égalité professionnelle des femmes et des hommes. Cela donne lieu à une charte d’engagements réciproques que l’entreprise bénéficiaire et la Région signent ensemble et qui est portée à la connaissance de tous les salariés. En cas de manquement à ces engagements, les fonds publics doivent être restitués. C’est une idée qui a pris forme dans les forums participatifs de la campagne des élections régionales de 2004 et c’est une des premières décisions que j’ai
prises lorsque j’ai été élue présidente de Région. Elle correspond à cette conviction simple : pas de droits sans devoirs. L’argent public, c’est l’argent du contribuable. Un euro dépensé doit être un euro utile à la collectivité. Que n’ai-je pas entendu ! « On ne pouvait pas avoir de telles exigences », « les entreprises n’accepteraient jamais », etc. En réalité, les chefs d’entreprise savent très bien ce qu’est un contrat et cela ne les a pas choqués. Ils ont tous signé cette charte sauf un. Alors oui, il est possible de subordonner le versement des aides publiques aux entreprises à certaines conditions de bon sens, à l’échelle nationale comme à l’échelle locale. Les entreprises qui recevront des aides publiques devront s’engager à ne pas licencier si elles font des bénéfices substantiels. En cas de délocalisation, elles devront rembourser. Je le ferai parce que je crois aux partenariats gagnant gagnant, bons pour les entreprises et bons pour la collectivité.
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